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Valerie, Sara et nous autres

 

Par Catherine (juillet 2011)

« Une lesbienne est la rage de toutes les femmes condensée jusqu’au point d’explosion ». Si telle est la définition de lesbienne – c’est en tout en cas celle restée célèbre des Radicalesbians américaines en 1970 –, Valerie Solanas en est le spécimen le plus emblématique. Américaine née en 1936, ayant tenu un rôle dans I, a Man et Bike Boy d’Andy Warhol, mais beaucoup plus connue pour lui avoir tiré dessus après qu’il eut égaré sa pièce Up your ass, elle nous a légué ce canon de la littérature misandre qu’est SCUM Manifesto écrit en 1967. Comme il a été publié traduit en français en 1971 (préfacé d’une admirable Définition de l’opprimé de Christiane Rochefort), nous pourrions en fêter les 40 ans.

Cette époque-là semble bien révolue... Le passage au XXIe siècle a métamorphosé l’image de la lesbienne : exit, ringardisée, la rebelle « échappée » du régime différencialiste des sexes dénoncé par Monique Wittig. Si bien ringardisée que la lesbienne d’aujourd’hui, la lipstick popularisée par The L Word , n’apparait plus que comme un des derniers avatars de la féminité parfaitement intégrée, c’est à dire digne – et même plutôt fashionable – représentante du fameux éternel féminin, ce glam’addict mythique déversé chaque mois par Marie-Claire, cette fiction de femme (rebattue, si j’osais le jeu de mot) qu’Elle n’en finit pas de ressasser et seriner semaine après semaine. Eclatante réussite d’assimilation, toute consensuelle, dans et par le système. Franchement, devant une telle victoire de la norme, j’aurais été prête à parier gros que le politiquement très incorrect SCUM Manifesto et sa sociopathe d’auteure avaient été définitivement relégués à l’oubli, ne représentant plus que de très vieux démons pour les quelques imbéciles attardés y ayant puisé de quoi attiser leur immémoriale misogynie et justifier leur lesbophobie.

Mais voilà qu’en 2006, après avoir traduit SCUM Manifesto en suédois, Sara Stridsberg publie un roman, sorte de biofiction débridée dont Valerie Solanas est l’héroïne, œuvre pour laquelle elle reçoit l’année suivante le Grand Prix de littérature du Conseil nordique, que nous découvrons traduite en français sous le titre La Faculté des rêves en 2009 et qui vient d’être consacrée par une réédition en collection de poche. En guise d’avertissement avant que vous ne la lisiez, je tiens à rapporter ce beau commentaire trouvé sur un forum : « ce n’est pas de la littérature polie, c’est un ouragan de vulgarité et de poésie cabossée ».
Forte de son succès, Sara persiste et signe une pièce adaptée du roman. Objet littéraire non identifié, cru et éblouissant, théâtre psychédélique, composition cubiste ou collage post-moderne, Valerie Jean Solanas va devenir Présidente de l’Amérique enfonce le clou. Nous sommes en 1988, alors que Valerie a 52 ans, à quelques jours ou heures de son décès. Elle git sur son lit dans un hôtel misérable de San Francisco, là où elle a été retrouvée morte des suites d’une pneumonie, et fait connaître ses dernières volontés à « Sister White » qui accompagne son agonie. Autour d’elles vont apparaître onze autres personnages : sa mère, son amie d’université, son directeur d’études et son éditeur français ; Andy Warhol suivi du réalisateur Paul Morrissey, de la vedette Ultra Violet et du photographe Billy Name ; deux psychiatres ainsi que la Cour d’Assise de Manhattan ; enfin « La Fille à son Papa », figure empruntée au SCUM Manifesto. Autant de protagonistes qui vont révéler diverses facettes de Valerie et reconstruire kaléidoscopiquement, durant trente-trois scènes fugaces et fébriles telles les sursauts de conscience douloureuse d’un mourant, et deux actes crescendo, la tragique légende Solanas.
Alors, contre toute attente et bien loin d’agoniser, Valerie Solanas, cette « infection », cette « abomination ambulante », se trouve ressuscitée par Sara. Car tel est bien le sens de ce théâtre en secousses assenées à notre conscience tranquille. « La Fille à son Papa », archétype de la femme complaisante au système méprisée par Solanas, devenue ici « doctorante qui rêve de réhabiliter sa vie et son œuvre » et qui ponctue froidement les dialogues de précisions biographiques avant de finir par laisser exploser sa frustration dans une magnifique tirade désespérée et pleine d’autodérision, ne serait-elle pas d’ailleurs la voix même de Sara ?
Ainsi, Valerie, cette fille que j’aurais aimé sauver de tout – de l’inceste, du viol, de la rue et de la mendicité, de la prostitution, de la toxicomanie, du crime, de la prison, de l’hôpital psychiatrique – n’est-ce pas Sara qui l’a effectivement sauvée ?

Valerie sauvée de l’oubli, voire même Valerie à la mode... J’élucubre, je spécule... Pour signes, le magazine belge trilingue Scum Grrrls, 100% feminist energy , puis l’apparition d’un blog féministe intitulé Petit déjeuner chez Valérie Solanas. En indices convergents, la réédition du court métrage Scum manifesto de Carole Roussopoulos dans un coffret en hommage à cette militante, ou la Scum performance de Catherine Corringer au dernier Festival international de films de femmes de Créteil. A quand une programmation du film I Shot Andy Warhol comme confirmation, et des SCUM T-shirts chez H&M pour preuve définitive ? Sa biographie restée assez obscure, fragmentaire et largement hypothétique, devenue fantasmatique, peut prêter à toutes sortes de récupérations... Et après tout, Solanas entre assez bien en résonance avec certaines voix (et voies) féministes dont l’audience grimpe aujourd’hui : mutante et apocalyptique comme une œuvre de Virginie Despentes ; trash à la façon d’Annie Sprinkle pour qui prostitution et lesbianisme ne dissonnent pas nécessairement et à qui la délicieuse revue Causette, plus féminine du cerveau que du capiton a dédié un long article en janvier dernier ; too much à vrai dire, et bien plus à sa manière que Too much pussy ! d’Emilie Jouvet, ce Queer X Show fruit du féminisme post-porn en salle ce mois-ci ; provocante jusqu’à l’excès en fait, comme la profession de foi de cette nouvelle activiste suisse George, la revue de celles qui dépassent les bornes .
« A 6000 bornes de l’idéal de beauté », Valerie Solanas l’est sans aucun doute ! Alors, plutôt que d’enrichir L’Oréal, relisez SCUM Manifesto. Parce que vous le valez bien.

Oui, il faut relire son « crachat » avec plus de 40 ans de recul pour saisir ce que cette anamorphose parodique à la rhétorique cinglante contient de visionnaire et d’émancipateur. Une vraie catharsis ! La rage satirique de Valerie, celle qu’a si bien transcrite Sara, c’est la mienne, c’est la vôtre, c’est celle à laquelle nous ne voulons pas nous laisser aller et qu’elle a malheureusement incarnée – indigne peut-être mais indignée en tout cas –, celle qu’elle nous a laissée en héritage, à la postérité, et qui, loin de se réduire à une univoque propagande misandre au premier degré, continue de nous alerter sur une société « violant scrupuleusement les droits de la femme et son intimité, détériorant sa santé mentale », et nous révèle cette vivifiante proposition : « En fait, la fonction de la femme est d’explorer, découvrir, inventer, résoudre des problèmes, dire des joyeusetés, faire de la musique - le tout avec amour. En d’autres termes de créer un monde magique. »

Si la bibliothèque du Centre LGBT ne propose qu’une version non empruntable de SCUM Manifesto avec une bonne adresse web où le télécharger, rien ne vous empêche de nous offrir un exemplaire de la réédition de 2005 postfacée par Michel Houellebecq. Et nous accepterions même un abonnement gracieux à Causette, George ou Scum Grrrls...



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