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Mademoiselle de Maupin de Théophile Gautier : un idéal de beauté

 

Par Antigone (juin 2013)

En 1835, Théophile Gautier publie Mademoiselle de Maupin. Il s’agit d’un roman épistolaire narrant la vie de Madeleine de Maupin qui, désirant connaître les hommes, conçoit l’idée de se travestir en cavalier afin de les étudier « de l’intérieur ». Cette décision engendre une série de quiproquos et situations des plus scabreuses. En effet, devenue Théodore de Sérannes, l’héroïne finit par séduire une jeune femme, Rosette, et plus comiquement, un jeune homme, D’Albert.

Ce roman se situe dans la plus pure tradition du romantisme. Quand il le publia, Gautier assortit son texte d’une préface qui fit scandale. Il y opposait avec audace les rigueurs morales et autres scléroses mentales du vieux monde bourgeois à un idéal artistique et épicurien qui prônait la jouissance, le goût des plaisirs et des raffinements.

Pour son roman, Gautier s’inspira de l’histoire véridique de Julie de Maupin. Celle-ci vécut au XVIIe siècle, sous Louis XIV. Elle défraya la chronique par son comportement pour le moins atypique. Cette aventurière, douée à la fois pour le chant et l’épée, n’hésita pas à se travestir en homme et à séduire, dit-on, quelques jeunes femmes. Elle n’en dédaignait pas les hommes pour autant. Sa vie, en vérité, ressemblait fort à un roman d’Alexandre Dumas et, de fait, a donné lieu à quelques (très libres) adaptations cinématographiques.

Gautier, donc, reprend à son compte le personnage de la Maupin. Toutefois il la prénomme Madeleine. Ce pas de côté avec la réalité ressemble fort à une pirouette. Car le but de l’écrivain n’est certes pas d’écrire la biographie de Julie de Maupin et son personnage, hormis le travestissement et le goût pour l’épée, n’a rien à voir avec son modèle. Simplement l’utilisation d’une situation réelle lui permet de balayer toute critique en invraisemblance. Dans ce roman du travestissement, l’imagination s’autorise de la réalité.

Gautier insère ses personnages dans un décor romantique à souhait. Nous nous retrouvons plongés dans une atmosphère qui oscille entre des peintures à la Watteau et les représentations bucoliques des amoureux de l’Astrée. À ceci près que jamais Gautier ne se départit d’une certaine ironie. On ne sait s’il rit de l’extravagance de ses descriptions ou des sentiments qu’il dépeint. Mais cette ironie sauve une œuvre qui, sans cela, serait aujourd’hui illisible. De fait, lire ce texte au second degré le rend tout simplement hilarant.

Par exemple, le chapitre 8 est un véritable morceau de bravoure qui voit D’Albert se lamenter sur son sort, fort puni d’avoir tant aspiré à trouver l’amour. Car enfin, l’ayant rencontré, il ne sait plus si la satisfaction de son désir n’est pas à tout prendre une terrible punition : « Je n’aime rien ai-je dit, hélas ! J’ai peur maintenant d’aimer quelque chose » ; « j’ai désiré la beauté : je ne savais pas ce que je demandais » ; « quelle passion insensée, coupable et odieuse s’est emparée de moi ! »… D’Albert se couvre le front de cendres pendant un bon chapitre, pour exploser en un final de douleur absolue devant l’énormité de sa découverte. Et le voici qui, ayant bu le calice jusqu’à la lie, s’effondre et avoue : « Enfin, à travers tous les voiles dont elle s’enveloppait, j’ai découvert l’affreuse vérité… Silvio, j’aime… Oh ! non, je ne pourrai jamais te le dire… j’aime un homme ! ». 

Longtemps nous voyons D’Albert se débattre avec les sentiments douloureux que lui inspire Théodore de Sérannes. En réalité, le pauvre amoureux a l’intuition du véritable sexe de cet idéal de beauté qu’il vient enfin de rencontrer. La conclusion finit par s’imposer à lui. Et le voilà qui s’écrie, songeant au fils d’Hermès et d’Aphrodite : « Il ne se peut rien imaginer de plus ravissant au monde que ces deux corps tous deux parfaits, harmonieusement fondus ensemble, que ces deux beautés si égales et si différentes qui n’en forment plus qu’une supérieure à toutes deux… ». Pour D’Albert, la beauté idéale est l’Hermaphrodite.

De son côté, Madeleine/Théodore raconte les découvertes qu’elle fait sous ses habits masculins. La forme l’emportant sur le fond, elle finit par goûter à cette liberté que lui offre son travestissement. Mieux, cela lui donne également accès à la culture et conséquemment au goût des jolies choses. Les femmes, constate-t-elle, sont prisonnières de corps et d’esprit : « Le temps de notre éducation se passe non pas à nous apprendre quelque chose, mais à nous empêcher d’apprendre quelque chose ». Outre l’aspect féministe de la déclaration, nous voyons comment Madeleine finit par envisager les femmes d’un point de vue tout masculin. Elle est prise à son propre jeu et quand Rosette se jettera dans ses bras pour l’embrasser, elle ne la repoussera pas longtemps, avouant bien malgré elle : « Quel plaisir ce doit être de parcourir de ses lèvres cette peau si fine et si polie, ces contours si bien arrondis, qui semblent aller au-devant du baiser et le provoquer ».
Madeleine/Théodore finira à son tour par se lamenter sur la laideur des hommes. Pour elle, « ceux dont la forme est un peu moins dégoûtante […] ressemblent à des femmes mal réussies ».

Et de fait, une des conclusions du roman est que l’idéal de beauté se trouve finalement être l’androgynie…

Le personnage principal, Madeleine/Théodore, en est une incarnation possible. Elle/Lui finit par avouer : « Je ne suis plus une femme, mais je ne suis pas encore un homme ». Et plus précisément constate : « Il arrive souvent que le sexe de l’âme ne soit point pareil à celui du corps, et c’est une contradiction qui ne peut manquer de produire beaucoup de désordre ».
À la toute fin du roman, Théodore reprenant ses habits de femme ira offrir sa virginité à D’Albert. Au petit matin, elle le quittera pour rejoindre Rosette… et puis, il/elle partira, les quittant tous les deux.
Cette fin est à la fois triste et belle, permettant à la terre de rejoindre le ciel. Madeleine, qui se définit ainsi : « Je suis d’un troisième sexe à part qui n’a pas encore de nom (…) », préfère rester un idéal. Et cet idéal ne peut que souffrir de la confrontation avec la réalité, le quotidien. Il doit rester du domaine du désir et de l’imaginaire. Madeleine s’en va, par conviction. Elle ne laissera à D’Albert et Rosette qu’un souvenir d’elle afin de gagner l’éternité de leur cœur…

Mais bien entendu, ceci n’est qu’un des aspects du roman. D’autres personnages sont présents et non des moindres, notamment un page dont l’ambiguïté reste à découvrir. S’agissant d’ambiguïté, Gautier fait jouer par ses personnages la pièce de théâtre de Shakespeare Comme il vous plaira. Nul besoin de dire que la mise en abyme des personnages devient passionnante puisque dans cette pièce les personnages se travestissent également. Nous retrouvons là un jeu de miroirs à la Victor Victoria très intéressant. Mais laissons-là le suspens…

Par ailleurs, les réflexions de Madeleine/Théodore sur la condition des femmes et leurs rapports aux hommes sont d’une grande actualité. Les considérations de D’Albert sur la place des femmes et sur la beauté sont parfois d’une telle misogynie qu’elles en deviennent une caricature tout simplement réjouissante dans leur outrance.

En vérité et par delà son style, ce roman est d’une très grande modernité par les thèmes qu’il aborde. N’oublions pas qu’il fut écrit il y a presque deux siècles. Et puis, s’il est intéressant à lire, il gagne tout autant à être relu. C’est là la marque des grands livres qu’une lecture unique ne saurait épuiser.



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